07/11/2011

Economie et anthropologie

L’anthropologie concerne l’ensemble des sciences qui étudient l’humain. Prend donc nécessairement en compte la richesse …

Mais pendant longtemps l’anthropologie a simplement opposé l’étude des sociétés traditionnelles, càd non concernées par la modernisation. Apparition dans le contexte colonialiste, représente la vision des dominants.

Puis face au développement des autres sciences sociales et la modification du contexte socio-historique (décolonisation, raisonnement en termes d’histoire globale) cette science a su se relancer. Elle découle de la volonté d’expliquer comment l’homme évolue en société en insistant sur la méthodologie : l’observation sur le terrain. Peut reposer sur de nombreuses sources : observation directe, archives, images … et porte plusieurs appellations : ethnologie, ethnographie.

Le lien anthropologie et économie est fort dans les travaux classiques fondateurs sur l’étude du don.

 

Ainsi Marcel MAUSS (1950) s’appuie sur le travail de terrain de Franz BOAS (1897) qui a analysé le « potlatch » dans les sociétés du nord-est américain et canadien.

Il cherche à proposer un mécanisme systématique du don, autour d’une triple obligation : donner / recevoir / rendre.

Vision reprise par Alain CAILLE (2000) dans une perspective sociologique globale, autour d’une revue et d’une collection d’ouvrages (le M.A.U.S.S : mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales).

Considère que le don est source de lien social ; mais doit être distingué de l’altruisme.

Nombreuses applications. Ex : Norbert ALTER (2009) le don fonde la coopération dans l’entreprise.

 

Bronislaw MALINOWSKI (1922) présente également une analyse du don en étudiant les populations des îles Trobiand (près de l’Australie) et le phénomène de la « kula ».

Il fait apparaître la logique don / contre-don et ses deux caractéristiques :

- Le cérémonial du don

- La circulation du don

Réflexion qui semble une bonne explication de la philanthropie des milliardaires actuels aux USA.

Ex : Marc ABELES (2002) s’intéresse aux « nouveaux riches » de la Silicon Valley et leurs pratiques. Création de fondations, action sociale et bénévolat … qui s’opposent à la logique du capitalisme et du profit.

La théorie du don offre une perspective totalement différente de celle de l’homo oeconomicus. Elle illustre le contexte de lutte contre l’impérialisme économique à la Gary BECKER en se basant sur le terrain.

 

I] Des anthropologues sur le terrain de l’économie

·         L’approche substantiviste

Karl POLANYI (1944) montre les liens entretenus entre l’environnement économique et les relations sociales en termes d’ « encastrement ». Il privilégie le temps long pour comprendre la société de l’économie de marché :

- les sociétés traditionnelles sont encastrées : l’économie relève du foyer

- les sociétés industrielles sont désencastrées : l’économie est une sphère autonome

- la crise des années 30 entraîne une « grande transformation » : réencastrement par l’Etat

Approche vérifiée et approfondie par des travaux empiriques dirigés par POLANYI & Conrad ARENSBERG (1975) sur les économies primitives. Font apparaître une typologie des échanges :

- la réciprocité

- la redistribution

- l’échange (le marché)

Cela permet de montrer comment l’évolution marchande a évolué au moyen de la monnaie, du marché et du commerce extérieur vers un rapport de prix.

 

·         L’approche matérialiste

Issues des travaux d’anthropologues marxistes.

Maurice GODELIER (2007) en livre une synthèse qui insiste sur le rôle de la stratification sociale dans les rapports économiques. Constat de la place primordiale tenue par les chefs et l’autorité dans la construction des rapports marchands ou monétaires. Ex : les modes de production

Claude MEILLASSOUX (1986) montre que l’esclavage est une situation où l’humain lui-même devient une marchandise. C’est un objet que l’on échange, loin d’une utilisation domestique (comme une partie du phénomène dans l’Antiquité). L’esclavage découle de rapports guerriers et d’une logique conflictuelle entre les peuples …

MEILLASSOUX (1975) a étudié le statut des femmes dans les sociétés traditionnelles comme un double enjeu social et économique :

- lorsque la femme peut remplir une fonction de reproduction, elle est essentielle pour la transmission du lignage, du lien social tout en étant subordonnée à ce même lignage.

- lorsque la femme atteint la ménopause, elle est libérée de ces contraintes

 

·         Les modes de production

Marshall SAHLINS (1972) propose une analyse qui ne se fonde pas sur l’approche marxiste en termes d’exploitation et de lutte des classes. Il montre que l’économie domestique des sociétés traditionnelles est basée sur l’auto-subsistance, l’auto-consommation et la solidarité familiale.

Ce mode de production entraînant beaucoup moins de pénurie dans la consommation que le système capitaliste et ses nombreuses inégalités.

 

 

II] Apports anthropologiques à l’analyse économique

·         Le marché comme terrain social

Georges AKERLOF (1982) s’intéresse au marché du travail et montre que le salaire qui y est fixé n’est pas un salaire d’équilibre mais un salaire d’efficience. Il découle de ce que les salariés estiment être le juste montant pour participer au marché.

Si ce salaire d’efficience ne correspond pas à celui de l’équilibre économique, c’est une explication du chômage.

Jon ELSTER formule un « traité critique de l’homme économique » qui fait la synthèse de ce type d’approches. Analyse dans ELSTER (2009) le « désintéressement » càd les nombreuses formes d’actions économiques non reliées à l’intérêt. Ex : l’équité, la réciprocité, les transferts intergénérationnels, le vote …

S’intéresse dans ELSTER (2010) à l’ « irrationalité ». Il considère que la rationalité est une hypothèse arbitraire car de nombreuses décisions sont indéterminées par des motifs émotionnels ou cognitifs. Ex : les passions, l’aveuglement, les croyances, la procrastination …

 

·         La monnaie comme terrain social

Michel AGLIETTA & André ORLEAN (2002) analysent le rôle primordial de la monnaie dans une économie de marché. Ils suivent et approfondissement les intuitions et analyses de Keynes : la monnaie n’est pas qu’un objet utile aux échanges, elle joue un rôle social catalyseur dans la violence mimétique (voir les réflexions de René GIRARD sur le sujet) si elle est un facteur de confiance.

A contrario, si la confiance n’est pas établie par la monnaie, on peut se trouver en situation de violence comme l’hyperinflation allemande des années 20 ou la crise du peso argentin des années 90

Voir ainsi les travaux réunis par Bruno THERET (2007) sur la monnaie et ses crises.

 

·         Le développement comme terrain social

Idée formulée par Serge LATOUCHE (1986) qui estime que les politiques proposées pour sortir les pays du sous-développement entraînent plus de destructions que de créations de richesse. Ex : la perte du lien social

Confirmation empirique par Hernando DE SOTO (1986) qui montre que l’économie informelle se met en place dans le Tiers Monde quand les institutions de l’économie sont insuffisantes. Ex : droits de propriété pas assez garantis, bureaucratie …

 

Conclusion :

On assiste à un développement de l’ethnographie économique pour comprendre les problèmes modernes. Ainsi Caroline DUFFY (2008) montre que la transition économique en Russie et ses difficultés se retrouve dans les pratiques de troc qui réapparaissent à la fin des années 90.

 

Références bibliographiques :

ABELES, Marc : Les nouveaux riches Un ethnologue dans la Silicon Valley, Odile Jacob, 2002

AGLIETTA, Michel & ORLEAN, André : La monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob, 2002
AKERLOF, George : Labor Contract as a Partial Gift Exchange, Quarterly Journal of Economics, 1982
ALTER, Norbert : Donner et prendre La coopération en entreprise, La Découverte, 2009

BOAS, Franz : The Social Organization and the Secret Societies of the Kwakiutl Indians, Adamant, 1897
CAILLE, Alain : Anthropologie du don, La Découverte, 2000

DE SOTO, Hernando : L'autre sentier : la révolution informelle dans le Tiers Monde, La Découverte, 1986

DUFY, Caroline : Le troc dans le marché Pour une sociologie des échanges dans la Russie post-soviétique, L’Harmattan, 2008

ELSTER, Jon : Le désintéressement, Seuil, 2009

ELSTER, Jon : L’irrationalité, Seuil, 2010

GODELIER, Maurice : Aux fondements des sociétés humaines, Albin Michel, 2007

LATOUCHE, Serge : Faut-il refuser le développement ?, Puf, 1986

MALINOWSKI, Bronislaw : Les argonautes du Pacifique occidental, Gallimard, 1922
MAUSS, Marcel : Essai sur le don, in Sociologie et anthropologie, Puf, 1950
MEILLASSOUX, Claude : Femmes, greniers et capitaux, L'Harmattan, 1975
MEILLASSOUX, Claude : Anthropologie de l'esclavage, Puf, 1986

POLANYI, Karl : La grande transformation, Gallimard, 1944
POLANYI, Karl & ARENSBERG, Conrad dir. : Les systèmes économiques dans l’histoire et dans la théorie, Larousse, 1975

SAHLINS, Marshall : Age de pierre, âge d'abondance, Gallimard, 1972

THERET, Bruno : La monnaie dévoilée par ses crises, 2 volumes, Editions de l’EHESS, 2007

20:53 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

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