19/10/2011

Le marché du travail

Le marché du travail est le lieu de rencontre de l’offre et de la demande de travail.

Trait caractéristique de la participation au marché du travail au XXème siècle : l’augmentation du travail féminin et la stagnation du travail masculin (autour de 95 %) ; mais également modification de la structure de l’emploi (paysan, ouvrier, service) et augmentation de la formation et de la qualité de la main d’œuvre, Marchand & Thélot (1997) pour la France.

 

        L’offre de travail

C’est un arbitrage entre loisir et consommation : le travail doit permettre d’obtenir un revenu pour consommer. Mais si le salaire n’est pas suffisant compte tenu de leurs préférences, les individus ne participent pas au marché.

Une hausse de salaire entraîne un double effet qui explique sa forme « backward bending » :

- substitution : le loisir devient plus cher on lui substitue de la consommation

- revenu : le pouvoir d’achat augmente et la demande de loisir aussi

L’offre de travail générale (agrégée) augmente plus fortement avec le salaire que l’offre individuelle.

Mais l’ensemble du raisonnement est avec information parfaite … où l’offre est croissante en fonction du pouvoir d’achat (salaire divisé par les prix).

 

        La demande de travail

C’est la décision d’embauche de la part des entreprises : comparaison entre le coût d’un salarié et le revenu qu’il apporte (à la marge). La demande est décroissante en fonction du salaire réel.

La demande de l’entreprise dépend de plusieurs facteurs :

- coût du travail

- structure du marché

- technologie

- conditions de marché du bien

En général le facteur travail est un substitut des autres facteurs de production.

 

        Les coûts du travail

On en distingue deux : embauche et séparation. Ils visent le salaire, la formation et le licenciement.

Bertola (1990) a montré que les coûts de licenciement étaient un frein à l’embauche mais que les effets de leur réduction ne sont pas clairs : augmentation des embauches et des licenciements.

 

        Le débat traditionnel

En principe, l’équilibre sur le marché du travail découle de la confrontation entre offre et demande qui fait apparaître le prix du travail (le salaire).

Sur un plan théorique, l’opposition structurante a longtemps concerné les visions classique ou keynésienne : selon les néoclassiques le travail est un bien comme les autres dont le prix doit s’ajuster aux fluctuations du marché. Tout déséquilibre est réglé par un tâtonnement.

Pour Keynes (1936) il y a rigidité du salaire réel à la baisse, ce qui est source de chômage involontaire : cela découle des anticipations de la demande effective. Mais approche au niveau macroéconomique, qui fait l’impasse sur les aspects individuels.

Q : quelles sont les conditions d’équilibre du marché du travail ?

 

 

I] L’offre de travail : le comportement des salariés

Les rigidités sur le marché du travail s’expliquent par les institutions : syndicats et salaire minimum ou si l’information sur le marché du travail est imparfaite.

 

        Les institutions : salaire minimum et syndicats

Si le salaire minimum est fixé à un niveau trop élevé, il crée un rationnement.

Mais Card & Krueger (1995) montrent en étudiant la restauration rapide dans le New Jersey qu’un salaire minimum peut augmenter l’emploi. Le salaire minimum permet de lutter contre la pauvreté des actifs : c’est une incitation au travail.

Il faut donc prendre en compte son montant par rapport au salaire d’équilibre.

Si les syndicats négocient collectivement les salaires, Mc Donald & Solow (1981) montrent que cela induit un arbitrage entre salaire et emploi.

Ainsi Calmfors & Driffill (1988) isolent trois types de syndicats au sein des pays de l’OCDE afin d’étudier l’impact de leur organisation sur les négociations :

- décentralisés (USA)

- très centralisés (pays nordiques)

- par branche (France, Allemagne)

Font apparaître une relation en « u » inversée entre la centralisation, la négociation des salaires et la performance économique : les syndicats décentralisés ou très centralisés peuvent négocier des bas salaires.

Lindbeck & Snower (1988) expliquent une partie du chômage par le fait que les syndicats protègent les salariés qui ont un emploi (insiders) car ils obtiennent une rémunération supérieure à celle du marché. Les outsiders ne sont pas pris en compte, il y a segmentation du marché du travail.

 

        Les chocs

Blanchard & Summers (1986) montrent qu’un choc économique permet aux entreprises de se séparer des insiders (c’est l’effet d’hystérèse). Comme l’entreprise doit se restructurer pour faire face aux nouvelles conditions de marché, elle peut se passer des salariés les plus anciens et les plus protégés afin de recomposer sa force de travail.

Dès lors, un choc économique va empêcher les anciens salariés de proposer leurs services.

Pour Pissarides (1992) ceci explique le chômage de longue durée car les chocs font perdre leur qualification et leur productivité marginale aux agents.

 

        La recherche d’emploi

C’est la prise en compte de l’imperfection du marché du travail, on parle de « job search » pour exprimer le coût que subissent les agents qui cherchent un emploi.

Phelps (1970) estime que les agents arbitrent entre un travail aujourd’hui au salaire connu ou un travail plus tard à un meilleur salaire avec un coût d’attente : il existe donc un chômage d’attente en fonction du seuil que les agents se fixent pour obtenir un meilleur revenu.

Ceci explique l’effet des allocations chômage, alors qu’elles sont en principe une rigidité.

Atkinson & Micklewright (1991) montrent que les allocations n’ont pas d’effet sur la recherche (mais en considérant que les agents choisissent entre chômage ou travail à vie).

 

 

II] La demande de travail : le comportement des employeurs

Les producteurs qui souhaitent disposer de travailleurs peuvent avoir des pratiques qui ne permettent d’appliquer le modèle théorique du marché.

 

        Le salaire d’efficience

Cette théorie montre que les entreprises sont prêtes à proposer un salaire plus élevé que celui du marché pour inciter le salarié à accroître sa productivité.

Solow (1979) montre que les entreprises échangent du salaire contre de la productivité : le salaire maximise le profit quand les travailleurs sont incités à fournir des efforts.

Pour Salop (1979) cela explique le taux de rotation de la main d’œuvre. Le salaire élevé permet aux entreprises d’attirer les meilleurs et de se séparer des salariés peu productifs : le départ d’un salarié a un coût lié à ses capacités à occuper son poste.

D’autres approches mobilisent l’économie de l’information :

Akerlof (1982) estime que les salariés ont une conception de la justice sociale qui implique l’existence d’un juste salaire : si les entreprises ne proposent pas ce salaire équitable, les salariés ne feront pas d’effort. Mais le salaire équitable peut être supérieur à celui du marché.

Pour Shapiro & Stiglitz (1984) les entreprises ne peuvent observer la productivité du salarié (c’est l’aléa moral) pour inciter les travailleurs on augmente les salaires : le salarié qui ne fournit pas d’efforts perd un salaire supérieur à celui du marché. C’est le modèle du tire-au-flanc qui joue sur la peur du renvoi.

 

        Le dualisme

Basé sur une approche sociologique des relations de travail. Piore & Doeringer (1971) estiment que le marché du travail se divise en deux secteurs :

- le premier comporte des hauts salaires et une haute protection de l’emploi

- le second des bas salaires et une faible protection

Les entreprises cherchant à composer une main d’œuvre efficace, réduite et adaptée à leurs besoins.

Dans une approche économique, Saint Paul (1996) utilise le modèle de Shapiro-Stiglitz pour expliquer le dualisme : dans le premier secteur, les salariés sont rémunérés au salaire d’efficience ; dans le deuxième, comme les salariés ne sont pas surveillés, c’est le prix du marché.

Le dualisme s’explique donc par le coût de surveillance de la main d’œuvre. Pour faire face aux fluctuations de l’activité on utilise des travailleurs du second secteur.

 

 

III] Le chômage d’équilibre : la rencontre contrariée entre salariés et employeurs

C’est l’étude des flux du marché du travail : passage de l’emploi au chômage.

 

        Un renouveau empirique

La rotation de la main d’œuvre :

Sur le marché du travail ont lieu simultanément de nombreuses destructions et créations d’emploi.

Pour Davis & Haltiwanger (1996) la destruction est contracyclique(moindre en cas d’expansion) la création n’est que faiblement procyclique. C’est donc la distribution des emplois qui change.

Phénomène très marqué aux USA, moindre en Europe. Ainsi Duhautois (2002) montre que l’économie française crée et détruit de manière acyclique 10 000 emplois en moyenne chaque jour.

Les modèles d’appariement :

Mortensen & Pissarides (1994) étudient les appariements entre travailleur et employeur : c’est la probabilité de trouver un emploi quand on est chômeur en fonction de la formation, de la mobilité géographique … Cela permet d’étudier l’adéquation entre l’offre et la demande de travail car il existe simultanément un taux de chômage et un taux d’emploi vacant, et de faire apparaître les frictions.

 

        Un renouveau théorique

L’innovation :

Pour Aghion & Howitt (1992) si la croissance économique s’explique par un processus de destruction créatrice, cela peut impliquer des destructions d’emploi.

La complémentarité des institutions :

Pour Amable ; Demmou & Gatti (2004) il faut tenir compte des interactions entre la réglementation sur le marché des biens, le marché financier et le marché du travail : le système le plus efficace consiste à combiner concurrence et sécurité de l’emploi.

Pour Reynaud (2004) il faut tenir compte des règles économiques sur le marché du travail car elles influencent les relations salariales : la confiance, le calcul des primes et leur suivi ou les routines jouent un rôle clé sur l’équilibre.

 

Conclusion :

Débats portent toujours sur les mêmes questions : rigidités, coût du travail … Il faut combiner cette analyse avec les politiques de l’emploi.

 

 

Références :

AGHION, Philippe & HOWITT, Peter : A model of growth through creative destruction, Econometrica, 1992

AKERLOF, George : Labor Contracts as Partial Gift Exchange, Quarterly Journal of Economics, 1982

AMABLE, Bruno ; DEMMOU, Lilas & GATTI, Donatella : Institutions, chômage et inactivité dans les pays de l’OCDE, Revue Economique, 2007

ATKINSON, Anthony & MICKLEWRIGHT, John : Unemployment Compensation and Labor Market Transitions, Journal of Economic Literature, 1991

BERTOLA, Guiseppe : Job security, employment and wages, European Economic Review, 1990

BLANCHARD, Olivier & SUMMERS, Lawrence : Hysteresis and the European unemployment problem, NBER, 1986

CALMFORS, Lars & DRIFFILL, John : Bargaining structure, corporatism, and macroeconomic performance, Economic Policy, 1988

CARD, David & KRUEGER, Alan : Myth and Measurement: The New Economics of the Minimum Wage, Princeton University Press, 1995

DAVIS, Steven & HALTIWANGER, John : Job creation and destruction, MIT Press, 1996

DOERINGER, Peter & PIORE, Michael : Internal labor markets and manpower analysis, Heath and Company, 1971

DUHAUTOIS, Richard : Les réallocations d’emploi en France sont-elles en phase avec le cycle ?, Economie & Statistiques, 2002

KEYNES, John Maynard : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936

LINDBECK, Assar & SNOWER, Dennis : The insider-outsider theory of employment and unemployment, MIT Press, 1988

McDONALD Ian & SOLOW, Robert : Wage Bargaining and Employment, American Economic Review, 1981

MARCHAND, Olivier & THELOT, Claude : Le travail en France (1800-2000), Nathan, 1997

PHELPS, Edmund dir. : Microeconomic Foundations of Employment and Inflation Theory, Norton, 1970

MORTENSEN, Dale & PISSARIDES, Christopher : Job Creation and Job Destruction in the Theory of Unemployment, Review of Economic Studies, 1994

PISSARIDES, Christopher : Job search and the duration of layoff unemployment, Quarterly Journal of Economics, 1992

REYNAUD, Bénédicte : Les règles économiques et leurs usages, Odile Jacob, 2004

SAINT-PAUL, Gilles : Dual labor markets, MIT Press, 1996

SALOP, Steven : Monopolistic Competition with Outside Goods, Bell Journal of Economics, 1979

SHAPIRO, Carl & STIGLITZ, Joseph : Equilibrium unemployment as a worker discipline device, American Economic Review, 1984

SOLOW, Robert : Another possible source of wage stickiness, Journal of Macroeconomics, 1979

11:28 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

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