19/10/2011

Le développement et la transition économique

        De la croissance au développement

Rappel : la croissance correspond à l’aspect quantitatif de l’accroissement des richesses alors que le développement vise le qualitatif.

Le développement c’est l’ensemble des transformations techniques, sociales et culturelles qui permettent l’apparition et la prolongation de la croissance économique. Il traduit l’élévation des niveaux de vie. Ex : alphabétisation, diminution de la mortalité infantile …

La croissance et le développement sont des notions historiques récentes : elles datent de la première révolution industrielle. Période où l’Europe commence à dominer le monde. Mais les écarts de développement ne sont pas inéluctables. Comme le montre Bairoch (1993) certains pays aujourd’hui en développement (Chine, Amérique Latine ou Moyen-Orient) étaient vraisemblablement plus développés que l’Europe avant la Révolution industrielle.

Problème de fond : constat des inégalités de développement (pble du sous-développement)

 

        Le développement, un problème politique

Plusieurs définitions et approches ont été avancées :

- le Tiers Monde / Sauvy (démographe) : approche politique fait le parallèle avec la notion de Tiers état du fait de l’importance démographique des pays moins développés

- les pays sous-développés / Lacoste (géographe) : approche géopolitique qui met bien en valeur le caractère négatif de la situation (donc pas utilisé institutionnellement)

- la périphérie / Wallerstein (historien et sociologue) : repose sur l’approche d’ « économie monde » de Braudel qui décrit la hiérarchie économique des zones géographiques.

- le Sud / Brunel (géographe et dirigeante d’ONG) : approche spatiale qui constate que les pays moins développés sont situés majoritairement dans l’hémisphère sud.

Pour les économistes, l’économie du développement s’est réduite à l’économie de la croissance.

Ex : suivre les étapes identifiées par Rostow

 

        Le développement, un problème de définition

Plusieurs critères ont été avancés :

- critères humains et sociaux : malnutrition, soins médicaux

- critères économiques : PIB par habitant, agriculture dominante, industrialisation insuffisante

- critères politiques et culturels : peu de démocraties, clientélisme, inégalités fortes, acculturation, poids des traditions

D’où une approche synthétique par groupe de pays qui ne rend pas réellement compte de la diversité des pays en développement :

- les pays les moins avancés PMA et les pays à faibles revenus : correspond aux pays les plus démunis et les plus défavorisés qui nécessitent des mesures d’aide d’urgence

ex : Afghanistan, Mali, Mozambique, Somalie, Soudan …

- les nouveaux pays industrialisés : ont connu un rythme de croissance élevé qui favorise leur développement

ex : Brésil, Mexique, Argentine, Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong …

- les pays exportateurs de pétrole : au moins 30 % de leurs exportations

Q : comment expliquer les écarts de développement ?

 

I] Les théories du développement

L’accroissement des écarts de revenu est important au XXe siècle. Maddison (2003) montre que le PNB par habitant des pays les plus riches a augmenté fortement depuis les années 50 alors que celui des pays pauvres stagne. Sala-I-Martin (2006) estime que les écarts se réduisent depuis les 80’s.

 

        Les approches volontaristes

Lewis (1955) considère que le développement est lié au dualisme : l’économie des pays en rattrapage est basée sur la coexistence entre un secteur traditionnel et un secteur moderne. Le secteur traditionnel est généralement lié à l’agriculture ou à l’artisanat et emploie beaucoup de main d’œuvre. Le secteur moderne utilise beaucoup de capital et se tourne vers l’exportation.

Si les deux secteurs ne s’articulent pas de manière cohérente, le secteur moderne n’entraîne pas le secteur traditionnel il ne favorise que les importateurs ; alors que la main d’œuvre abondante et bon marché devrait favoriser la croissance et le développement interne.

Pour Hirschman (1958) le développement consiste à dépasser les blocages de cette croissance déséquilibrée : les pouvoirs publics doivent favoriser les investissements vers certains secteurs industriels afin de provoquer des besoins en amont de la filière.

Pour Gerschenkron (1962) les pays qui s’industrialisent après les autres peuvent suivre un développement spécifique qui repose sur une politique volontariste de l’état.

Ex : Japon, Russie, Allemagne

 

        Les approches critiques

Nurkse (1953) analyse le sous-développement comme un cercle vicieux : la faiblesse des revenus se traduit par une épargne faible qui ne permet pas d’investir et par une consommation insuffisante. Le travail n’est pas donc pas suffisamment productif.

De plus, si les pays pauvres obtiennent des capitaux de l’extérieur, il existe un risque fort que la capacité de remboursement ne permette pas de se désendetter et que cela réduise la croissance. L’aide au développement est donc inefficace (voire néfaste).

Prebisch (1950) étudie les pays d’Amérique latine : il considère que leur insertion dans l’économie mondiale est mauvaise car ils sont spécialisés dans l’exportation de produits primaires alors que les pays développés exportent des produits à haute valeur ajoutée. Les termes de l’échange ne peuvent que se détériorer car les prix des produits primaires sont instables et facilement concurrencés.

Emmanuel (1969) et Amin (1973) prolongent cette approche en s’appuyant sur l’analyse marxiste de l’impérialisme. Le sous développement est le produit de la domination des pays pauvres par les pays capitalistes qui cherchent à tirer profit de leurs ressources (matières premières ou faible coût de main d’œuvre). C’est l’échange inégal : les pays riches vendront leurs produits à haute valeur ajoutée contre des ressources marchandes bon marché. L’échange inégal entraîne un développement inégal : les pays en développement sont marginalisées et relégués à la périphérie des économies dominantes. Ils doivent donc opter pour une fermeture de leurs frontières et un développement autocentré.

 

• Le renouveau des théories du développement

Après le « consensus de Washington » développé à partir des années 80 autour de quelques principes économiques de base sur le développement (stabilisation, privatisation et libéralisation), certaines théories ont insisté sur les aspects institutionnels : ainsi Sen (1999) a complètement renouvelé les approches de l’économie du développement en insistant sur les libertés préalables à tout progrès économique : démocratie, alimentation, droits des femmes … Il défend une approche éthique de l’économie : le développement doit garantir la fourniture des biens et services essentiels.

Laffont (2005) montre également que la réglementation est nécessaire au développement : il faut mettre en place des incitations qui empêchent les dysfonctionnements économiques.

Ex : contrôler efficacement les entreprises en charge du service public

On retrouve l’opposition entre volontaristes et critiques : Sachs (2005) et Easterly (2006) s’opposent sur l’utilité de l’aide au développement. Pour Sachs elle est nécessaire pour accumuler du capital et investir alors que pour Easterly seuls le marché et la consommation intérieure peuvent fonctionner.

Pour dépasser les querelles théoriques, Duflo (2009) défend quand à elle une économie modeste et normative basée sur la méthode expérimentale, qui consiste à tester réellement des hypothèses économiques (2010).

 

 

II] L’économie de la transition

Cas particulier du développement : passage à l’économie de marché des anciennes économies planifiées de type socialiste.

 

        Caractéristiques des économies socialistes

Mis en place à partir de la révolution russe de 1917, les systèmes économiques centralisés et planifiés se sont généralisés au bloc soviétique après 1945.

Représentaient des alternatives à l’économie de marché.

Ils reposent sur la propriété collective des moyens de production et une planification centrale de la production reposant sur une bureaucratie. Ainsi il y a une division du travail au sein du bloc.

L’effort a été massif sur l’industrialisation, mais sans tenir compte des besoins des consommateurs.

Cela a débouché sur des pénuries et une forte économie parallèle que le gouvernement soviétique n’a pas réussi à résorber. Sans compter le caractère totalitaire des régimes.

Suite à l’effondrement de l’URSS, puissance nucléaire, en 1991 les institutions internationales (FMI et BIRD) et les USA ont favorisé la création d’une économie de marché en Russie et dans les anciens pays satellites.

 

        Les débats économiques autour de la transition

Deux grandes options ont été théorisées et mises en œuvre :

Le « gradualisme » (réformes institutionnelles d’abord, puis secteur par secteur) ou la « thérapie de choc » (privatisations totales et réduction de l’intervention publique).

Sachs ou Shleifer ont défendu l’idée de la thérapie de choc pour rendre irréversible le passage à l’économie de marché. Théorie défendue encore aujourd’hui même si Shleifer & Treisman (2000) constatent que cela a favorisé la constitution d’une oligarchie en Russie : du fait de la concentration du pouvoir d’une part et de l’importance de ses ressources naturelles qui favorise la concentration économique d’autre part.

Andreff (2006) développe une approche critique de la transition en insistant sur les aspects négatifs des privatisations (oligarchie), le chômage de masse et le peu d’avancées démocratiques.

L’opposition gradualisme/thérapie de choc relevait donc plus du slogan politique que de l’analyse économique réelle, Portes (1994).

 

        Les contraintes de la transition

Blanchard (1997) expose les défis économiques que les pays en transition doivent affronter :

Ils sont macroéconomiques : la croissance n’a pas été aussi forte que prévue (inférieure à la période précédente). Le chômage et l’inflation augmentent car les travailleurs et les biens vendus ne sont pas adaptés aux conditions du marché. Il faut restructurer l’économie.

Ils sont microéconomiques : il faut privatiser les entreprises publiques afin qu’elles passent de la production d’un seul type à une offre diversifiée et adaptée à la demande, de manière efficace.

Les contraintes sont également institutionnelles : Stiglitz (2000) critique le fait que la transition se soit faite en détruisant l’autorité de l’Etat, ce qui n’a pas favorisé l’instauration d’un cadre favorable au développement économique (autorité de la loi, respect des droits …) alors que le gradualisme chinois avec un Etat fort a produit des résultats économiques positifs.

Pas de lien empirique entre transition économique et développement démocratique. Le cas paradoxal de la Chine montre en effet qu’un pays peut réaliser sa transition sans se démocratiser.

 

Conclusion :

Les nouvelles recherches mobilisent les progrès de l’analyse économique : incitations, institutions, économie expérimentale … Et tiennent compte de l’environnement dans une logique de développement durable (I. Sachs).

 

Références :

ANDREFF, Wladimir : La mutation des économies post-socialistes, L’Harmattan, 2006

AMIN, Samir : Le développement inégal, Minuit, 1973

BAIROCH, Paul : Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découverte, 1993

BLANCHARD, Olivier : The economics of post-communism transition, MIT Press, 1997

BRUNEL, Sylvie : Le Sud dans la nouvelle économie mondiale, Puf, 1995

DUFLO, Esther : Expérience, science et lutte contre la pauvreté, Fayard, 2009

DUFLO, Esther : Le développement humain, Seuil, 2010

DUFLO, Esther : La politique de l’autonomie, Seuil, 2010

EASTERLY, William : Le fardeau de l’homme blanc L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, Markus Haller, 2006

EMMANUEL, Arghiri : L’échange inégal, Maspero, 1969

GERSCHENKRON, Alexander : Economic Backwardness in Historical Perspective, Harvard University Press, 1962

HIRSCHMAN, Albert : Stratégie du développement économique, Editions Ouvrières, 1958

LACOSTE, Yves : Géographie du sous-développement, Puf, 1965

LAFFONT, Jean-Jacques : Regulation and development, Cambridge University Press, 2005

LEWIS, William Arthur : La théorie de la croissance économique, Payot, 1955

MADDISON, Angus : L’économie mondiale, OCDE, 2003

NURKSE, Ragnar : Les problèmes de la formation du capital dans les pays sous-développés, Cujas, 1953

PORTES, Richard : Transformation traps, Economic Journal, 1994

PREBISCH, Raul : The economic development of Latin America, ONU, 1950

SALA-I-MARTIN, Xavier : The World Distribution of Income: Falling Poverty and ... Convergence, Period, Quarterly Journal of Economics, 2006

SACHS, Ignacy : Pour une économie politique du développement, Flammarion, 1992

SACHS, Jeffrey : The end of poverty, Penguin, 2005

SEN, Amartya : Un nouveau modèle économique, Odile Jacob, 1999

SHLEIFER, Andrei & TREISMAN, Daniel : Without a map, MIT Press, 2000

STIGLITZ, Joseph : Whither reform Ten years of the transition, in STIGLITZ, Joseph & PLESKOVIC, Boris dir., Annual World Bank Conference on Development Economics 1999, Banque Mondiale, 2000

WALLERSTEIN, Immanuel : Comprendre le monde, La Découverte, 2004

11:26 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

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