16/10/2011

Les cycles et les crises

Quand l’économie fonctionne parfaitement, si elle suit le modèle de la concurrence pure et parfaite, elle est en situation d’équilibre.

Cependant, cette situation n’est que rarement atteinte : d’une part, l’économie connaît des cycles, d’autre part elle peut subir des crises.

A long terme, la production est en croissance. Mais comme les fondamentaux de l’économie évoluent (changements dans les choix des consommateurs, innovations, augmentation de prix …) cela affecte l’économie dans son ensemble.

Si la croissance était régulière, elle suivrait une tendance (trend) : c’est l’évolution du produit potentiel d’une économie en situation de plein emploi. Les écarts entre cette situation idéale et la croissance réelle s’appellent l’écart de production (output gap).

Conséquence la plus évidente : le chômage est plus ou moins élevé suivant les fluctuations.

Q : les cycles et les crises marquent elles la fin ou le début d’un équilibre ?

 

I] Analyse des fluctuations

L’économie est caractérisée par des alternances périodiques de croissance et de récession.

On distingue plusieurs catégories de cycles en fonction de leur durée :

 

        Cycle Juglar (1862)

L’activité économique est régie par des cycles d’affaires d’une durée moyenne de 10 ans.

Etude de la conjoncture française, anglaise et américaine.

Les cycles voient se succéder quatre phases : expansion / crise / dépression / reprise.

Pour Juglar les fluctuations s’expliquent par l’activité industrielle (XIXe) et son influence sur l’ensemble de l’économie.

 

        Cycle Kondratieff (1920)

L’activité économique est régie par des mouvements cycliques de long terme.

Etude de la France, des Etats Unis, du Royaume Uni et de l’Allemagne.

Chaque cycle comporte trois phases : expansion / retournement / dépression.

Ces cycles sont d’application générale. Durée approximative = 20 + 10 + 20 ans.

Konratieff identifie trois cycles : 1790-1814-1849, 1849-1873-1896 et 1896-1920 …

 

        Cycle Kitchin (1923)

L’activité économique est régie par des cycles courts d’une durée moyenne de 40 mois.

Comme les entreprises constituent des stocks en période de croissance, cela accroît l’activité. Mais pour s’adapter à la demande, elles vont déstocker, ce qui entraîne des récessions.

 

        Cycles Burns & Mitchell (1946)

Travaux menés au sein du NBER (National Bureau of Economic Research) pour analyser les cycles américains. Ils donnent une définition empirique des cycles : « un cycle se compose d’expansions qui interviennent à peu près simultanément dans de nombreuse activités économiques, suivies de manière tout aussi répandue par des récessions, des contractions, puis des reprises qui se fondent dans la phase d’expansion du prochain cycle ».

But = faire des prévisions.

Les fluctuations économiques reposent sur quatre principes :

 

- les salaires sont rigides : à court terme les salariés ne peuvent accepter une diminution de leur revenu. Les entreprises réduisent donc l’emploi.

- les prix sont rigides : à court terme les entreprises ne vont pas modifier leurs prix. Elles jouent sur les quantités produites pour s’ajuster.

- les responsables de la politique économique arbitrent entre inflation et chômage : si les salaires augmentent les entreprises peuvent répercuter le coût en augmentant les prix.

- les autorités monétaires luttent contre l’inflation en augmentant le coût de l’argent : elles cherchent à augmenter les taux d’intérêt pour diminuer la masse monétaire.

 

II] Théorie des cycles

Plusieurs hypothèses cherchent à expliquer les fluctuations de l’économie.

 

        Modèles de déséquilibre

Schumpeter (1939) estime que les cycles proviennent des innovations technologiques.

Les nouveautés introduites dans l’économie (produits ou procédés) entraînent un processus de destruction créatrice : les anciennes méthodes sont progressivement remplacées dans le système productif, ce qui explique les enchaînements croissance / récession.

Goodwin (1967) montre que les cycles s’expliquent par l’effet accélérateur de l’investissement. L’investissement dans les techniques de production entraîne une augmentation de l’emploi : ce qui accroît les salaires et le profit. Ainsi la consommation et l’investissement augmentent, créant une phase de croissance. Mais la diminution du taux de chômage va entraîner un déséquilibre : à partir d’un stade, le profit n’augmente plus. Les entreprises cessent d’investir et réduisent leur production et donc l ’emploi. C’est la récession.

Minsky (1982) estime que les fluctuations économiques découlent des variations du crédit.

L’investissement dépend de prévisions qui sont trop optimistes en période de croissance, ce qui favorise le recours au crédit, mais qui augmente le risque de non remboursement de prêts. Quand les préteurs doutent de la solvabilité, ils vont réduire leurs financements. Cela entraîne une crise, car les entreprises ne peuvent plus emprunter. Ex : crise immobilière

 

        Modèles d’équilibre

Grandmont (1985) montre que les cycles peuvent s’expliquer par un déséquilibre inter temporel. Les jeunes travaillent et épargnent pour consommer quand ils seront vieux.

Si leurs anticipations sont inadaptées, les agents ne vont pas se comporter de manière équilibrée : ils vont surestimer ou sous-estimer leur consommation future et engendrer des fluctuations.

Pour Kydland & Prescott (1982) les cycles traduisent une situation d’équilibre : ce sont des réponses optimales à des chocs technologiques.

C’est la théorie des cycles réels. Comme la technologie évolue, elle modifie le comportement des agents. Face à un choc (progrès technique), un individu va investir en espérant consommer plus demain.

Mais comme certains chocs ne sont que temporaires, il y a des fluctuations.

Ex : les dépenses publiques, Plosser (1989)

 

        Cycles politiques

Nordhaus (1975) montre que les cycles peuvent provenir de choix politiques.

Les hommes politiques subissent une contrainte électorale : ils cherchent à être réélus. Les dépenses publiques vont suivre des cycles politiques : à l’approche des élections, les gouvernements cherchent à réduire le chômage et vont donc distribuer des richesses (qui vont accroître l’inflation) ce qui va entraîner une phase de croissance. Apres l’élection, ils doivent réduire l’inflation, ce qui déclenche une récession.

Alesina (1989) montre dans cette logique que l’incertitude politique peut entraîner une instabilité économique.

 

 

III] Analyse économique des crises

A partir de la crise de 1929, la crise économique est généralement un phénomène complexe : mélange aspects industriel et financier.

La crise est un ralentissement durable de la croissance.

Attention au contexte économique et historique de chaque crise : rôle de l’Etat, situation macroéconomique …

On distingue les auteurs qui considèrent les crises comme possibles ou inéluctables.

 

        La crise est possible car l’économie de marché connaît des perturbations transitoires

Hayek (1931) l’économie peut connaître des crises du fait de la création monétaire. Celle ci favorise l’investissement en biens de production. Mais cela va favoriser l’inflation. Quand l’inflation est trop élevée, les entreprises réduisent leur investissement.

Théorie qui explique les cycles et les crises.

Keynes (1936) les crises proviennent des anticipations pessimistes des agents. Si elles pensent que la demande effective est faible, les entreprises ne vont pas produire assez pour assurer le plein emploi.

Seule une intervention favorisant l’investissement pourra relancer l’économie.

Friedman (1963) les crises économiques proviennent d’un déséquilibre monétaire : il faut que les banques centrales contrôlent la quantité de monnaie en circulation dans l’économie.

Si la monnaie est abondante, il y a inflation. S’il y a contraction de la masse monétaire, il y a déflation.

Lucas (1976) les crises sont dues à l’intervention de l’Etat qui perturbe les anticipations des agents.

 

        La crise est inéluctable car l’économie de marché est porteuse de déséquilibres

Schumpeter (1941) considère que la crise exprime la destruction créatrice. Elle marque la rupture technologique d’un système productif.

Ainsi, Freeman (1982) montre que les résistances sociales à l’innovation font que les crises sont plus ou moins longues.

Pour les marxistes (Mandel) la crise économique est inhérente à l’économie de marché. Le capitalisme souffre de contradictions entre classes sociales qui ne peuvent être résolues que par la crise. Mais beaucoup d’explications un peu prophétiques …

Boyer (1986) estime que les crises s’expliquent par l’épuisement des modes de régulation de l’économie. La croissance est basée sur un régime d’accumulation reposant sur 5 facteurs institutionnels : formes de concurrence, rapport salarial, rôle de l’Etat, insertion internationale et place de la monnaie.

Dès que cet équilibre est rompu du fait des contradictions du régime de régulation, c’est la crise.

 

Conclusion :

La variété des crises rend nécessaire un recours à l’histoire.

Cela rend les prévisions aléatoires (ex : prévoir une bulle spéculative).

 

Références :

ALESINA, Alberto: Politics and business cycles in industrial democracies, Economic Policy, 1989

BOYER, Robert : La théorie de la régulation Une analyse critique, La Découverte, 1986

BURNS, Arthur & MITCHELL, Wesley : Measuring business cycles, NBER, 1946

FREEMAN, Christopher : The economics of industrial innovation, MIT Press, 1982

FRIEDMAN, Milton & SCHWARTZ, Anna : Money and business cycles, Review of Economics and Statistics, 1963

GOODWIN, Richard : A Growth Cycle, in FEINSTEIN, Charles dir., Socialism, Capitalism and Economic Growth, Cambridge University Press, 1967

GRANDMONT, Jean-Michel : On endogenous competitive business cycles, Econometrica, 1985

HAYEK, Friedrich : Prix et production, Calmann Levy, 1931

JUGLAR, Clément : Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, Guillaumin, 1862

KEYNES, John Maynard : Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, 1936

KITCHIN, Joseph : Cycle et tendances des variables économiques, Revue Française d’Economie, 1923

KONDRATIEFF, Nicolaï : Les grands cycles de la conjoncture, Economica, 1920

KYDLAND, Finn & PRESCOTT, Edward : Délai de construction et fluctuations agrégées, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1982

LUCAS, Robert : Pour une critique de l’évaluation économétrique des politiques économiques, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1976

MANDEL, Ernest : La crise, Flammarion, 1985

MINSKY, Hyman : Can “it” happen again ?, M.S. Sharpe, 1982

NORDHAUS, William : Le cycle politique, in BACACHE-BEAUVALLET, Maya & MONTOUSSE, Marc dir., Textes fondateurs en sciences économiques, Bréal, 1975

PLOSSER, Charles : Understanding real business cycles, Journal of Economic Perspectives, 1989

ROSIER, Bernard : Les théories des crises économiques, La Découverte, 2003

SCHUMPETER, Joseph : Business cycles, Martino Publishing, 1939

SCHUMPETER, Joseph : Capitalisme, socialisme et démocratie, Payot, 1941

00:22 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

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