12/10/2011

Petite histoire (subjective) de la vulgarisation économique

Indissociable de l'institutionnalisation de l'économie au début du XXe siècle et des progrès de la synthèse néo-classique par Paul Samuelson, un besoin de simplification apparaît face à l'utilisation des techniques mathématiques (comme l'économétrie qui est en train de s'affirmer avec les travaux de Jan Tinbergen dans les années 30, avant que Lawrence Klein les généralise dans une perspective keynésienne).

En effet, Samuelson est emblématique de ce besoin de produire une théorie compréhensible au delà du cercle académique. Il est celui qui généralise l'usage des techniques de maximisation d'une part, et écrit le principal manuel abordable par les étudiants et le public avisé, d'autre part (Economics, d'abord traduit "l'économique" premier grand best-seller de la science économique, régulièrement réédité). Cette démarche découle bien sûr du changement de centre de gravité de l'économie vers les Etats Unis et du caractère assez hallucinant des compétences de Samuelson, capable de révolutionner l'analyse dans des domaines aussi variés que le financement des biens publics, la théorie du commerce international, les préférences révélées ...

En France, la vulgarisation économique s'incarne d'abord dans la personne d'Alfred Sauvy très déçu par l'incompétence économique du personnel politique notamment lors du Front Populaire (car il en était un des conseillers) ... Il ressort convaincu de cette période qu'il faut trouver les bons exemples et la rhétorique adaptée pour faire passer un raisonnement. Sauvy joue ainsi un rôle essentiel dans la création des institutions statistiques telles que l'INSEE et l'INED, dont le travail de production d'un savoir abordable par la société. Il publiera également de nombreux livres sur des sujets variés comme l'immigration, le vieillissement, l'inflation avec toujours ce souci d'être compris par le plus grand nombre.

Enfin l'hétérodoxie est également représentée par la figure de John Kenneth Galbraith, qui a toujours défendu une approche qualitative de l'économie dépourvue de formalisme mathémathique. On pense bien sûr à sa description de la crise de 1929 qui insiste sur les aspects intellectuels du krach : l'impossibilité de penser la rupture radicale avec les années 20 (les "années folles" marquées par une forte croissance). Galbraith a également écrit de petits ouvrages où il cherche à expliquer dans un langage clair et compréhensible des problèmes économiques essentiels : la guerre, la pauvreté, la spéculation ...

L'économie contemporaine est marquée par cette volonté récurrente de faire connaître les évolutions les plus récentes de l'analyse. Elle peut venir des auteurs eux-même : Paul Krugman, Gary Becker ou Robert Barro ont vu leurs chroniques dans la presse publiées dans des livres (non traduits pour Becker). En France, ce sont les chroniqueurs de Libération (Thomas Piketty) ou du Monde (Jean-Paul Fitoussi et Daniel Cohen) qui donnent lieu à publication aux éditions de l'Aube. Leurs ouvrages sont très agréables à lire, souvent emprunts de préscience, mais collent beaucoup à leur actualité (et sont donc souvent dépassés).

La vulgarisation peut se baser sur une démarche plus militante. D'un côté, de nombreux économistes cherchent à mieux faire connaître les caractéristiques du raisonnement économique en s'appuyant sur les nombreux domaines d'application existants basés sur la recherche universitaire : Steve Levitt & le journaliste Stephen Dubner pour les "freakonomics", le journaliste docteur en économie Tim Harford pour l'"undercover economist". Style accessible à lire et très ludique, mais qui ne souffre pas la nuance d'où le développement de polémiques : sur le climat tels que le voient Levitt & Dubner ou sur la psychologie économique entre Harford et le psychologue Dan Ariely.

Cette volonté de faire connaître l'analyse économique a également touché la France (ou plutôt les économistes français) : c'est le cas de Bernard Salanié avec "l'économie sans tabou" ou d'Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia, dont la particularité est d'allier blogs et livre papier pour traiter des questions les plus récentes des grands problèmes économiques. On retrouve ici une logique assez classique qui est de coucher sur papier une réflexion formulée sur des médias, ainsi Jacques Généreux avait décrit "les vrais lois de l'économie" en se basant sur des chroniques radios.

Vulgariser l'économie ne serait donc que le fruit d'une alliance entre communication de masse et volonté de faire connaître (et de se faire connaître), soit un modèle économique assez basique comme le montre le fonctionnement des industries culturelles ? Il faut ici mettre en lumière le rôle des collections éditoriales telles que les "que sais je" des Puf ou des "repères" de La Découverte qui font des synthèses de grande qualité sur des sujets pointus par les spécialistes académiques des questions étudiées. On notera que certains ouvrages sont pourtant loin de vulgariser et peuvent rester très pointus : ils forment plutôt des introductions aux notions.

Il reste ici à évoquer la catégorie fourre-tout des "essais" dans lesquels les économistes académiques s'emparent d'un problème d'actualité ou d'une question sociale d'importance pour décrire les apports de l'analyse économique. L'idéal type est la collection "République des Idées" au Seuil où on peut lire des livres formidables d'Eric Maurin, Esther Duflo, Jean-Paul Fitoussi, Philippe Askenazy, Thomas Philippon ... Le Seuil et Flammarion sont des éditeurs qui publient également d'excellents livres sur des thèmes économiques cruciaux : Pierre Cahuc & André Zylberberg sur le travail, David Thesmar & Augustin Landier sur la finance, Eric Maurin sur l'éducation, Alberto Alesina & Edward Glaeser sur l'Etat providence notamment.

Du coup l'hétérodoxie propose dans ce même format des analyses reposant moins sur une vulgarisation des recherches de l'économie dominante, et vont au contraire déconstruire les non-dits intellectuels de ces livres. Idéal-type : les ouvrages de la collection "Raisons d'Agir" où Laurent Cordonnier comme Frédéric Lordon traitent de manière critique le travail et la finance (ouvrages indissociables des lectures de vulgarisation précédemment évoqués). Michel Aglietta, André Orléan, Robert Boyer : grandes figures de l'analyse économique publient fréquemment de bons livres sur leurs thèmes de prédilection. Ils offrent un miroir réflechissant (dans tous les sens du terme) aux oeuvres des économistes plus traditionnels comme Becker ou Barro ...

Enfin, il faut pousser la curiosité vers des éditeurs et des auteurs moins connus pour dénicher des perles rares. On lira avec beaucoup d'intérêt les réflexions de Cédric Durand sur le capitalisme (chez Textuel), de Christophe Ramaux sur l'Etat social (chez Mille et Une Nuits), de Liem Hoang Ngoc sur la répartition des revenus (à la Dispute) pour se documenter avec beaucoup d'intelligence sur des sujets complexes et polémiques.

En bref, de saines lectures pour tous les goûts et surtout pour développer sa compréhension du raisonnement économique, de son extraordinaire variété et des enjeux qu'il soulève.

18:41 Écrit par Guillaume ARNOULD dans Economie |  Facebook | | |

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